À la rencontre de Marguerite Yourcenar

Une promenade dans le département du Nord, de Lille à Bavay en passant par les Monts de Flandre, permet de se familiariser avec l’auteure des « Mémoires d’Hadrien ». En route pour un voyage littéraire et historique dans les coulisses de la vie et de l’œuvre de la grande écrivaine francophone. 
 

Plonger dans « l’univers yourcenarien » impose un passage au Mont Noir, colline de 150 mètres, entre Lille et Dunkerque, à proximité de la frontière franco-belge. Les petites maisons de briques rouges qui composent les villages alentour cèdent le pas aux pins noirs. Sur les hauteurs se dresse une imposante résidence de style anglo-normand au milieu d’un vaste parc arboré qui respire la sérénité. À l’entrée, un panneau indique : « Villa départementale Marguerite Yourcenar ». C’est dans un château à l’emplacement actuel de la villa que Marguerite Cleenewerck de Crayencour, née à Bruxelles le 8 juin 1903, a vécu en effet ses dix premières années. Elle évoque cette enfance sauvage et solitaire d’une fille de la haute bourgeoisie dans son livre de mémoires, « Archives du Nord ». Au passage, on apprend que Yourcenar est l’anagramme de son patronyme, Crayencour, à l’omission d’un C près. 
 
Directeur du site et passionné par l’œuvre de l’écrivaine, Achmy Halley est le guide idoine. Il commente les divers portraits de Marguerite Yourcenar accrochés aux murs, évoque ses nombreux voyages avant son installation en 1950 sur l’île des Monts-Déserts, dans l’État du Maine (Etats-Unis), avec Grace Frick, sa compagne et traductrice en anglais. « J’ai plusieurs cultures, comme j’ai plusieurs pays, j’appartiens à tous  », se plaisait à dire la femme de lettres franco-belge, naturalisée américaine en 1947. La phrase sert de devise au bâtiment qui s’est transformé en « Villa Médicis du Nord » et accueille régulièrement pour un séjour d’un mois ou deux des écrivains européens et auteurs de la francophonie. 
 
Achmy Halley nous entraîne ensuite jusqu’à l’exposition lilloise consacrée à Marguerite Yourcenar et dont il est aussi le commissaire. Cet hommage a été rendu possible par le don d’un collectionneur et ami québécois de l’écrivaine, Yvon Bernier. Le « fonds Bernier » a été scénarisé avec talent et l’on parcourt l’exposition comme si on ouvrait un livre composé de onze chapitres. Les nombreux documents de travail, les manuscrits abondamment raturés et jusqu’aux interviews publiés, qu’elle ne peut s’empêcher de corriger, témoignent du perfectionnisme de l’écrivaine. 

Une femme sous la Coupole
 
Un temps fort est constitué par son élection historique à l’Académie française le 6 mars 1980 : elle était la première femme accueillie sous la Coupole. Une caricature de Wolinski publiée dans « L’Humanité » illustre le retentissement médiatique de l’événement : « Il y a une femme à l‘Académie » s’inquiète un « Immortel ». Et son collègue de répondre : « Elle ne peut pas attendre la fin de la séance pour faire le ménage » ! N’empêche, sa réception, le 22 janvier 1981, s’effectuera en grandes pompes, en présence du président de la République, Valéry Giscard d’Estaing, « grand admirateur de son œuvre » et sera exceptionnellement retransmise en direct à la télévision. Le petit écran avait déjà consacré Marguerite Yourcenar, par l’entremise de Bernard Pivot qui la recevait pour une émission spéciale d’ « Apostrophes », en 1979. L’entretien - bonne idée - est rediffusé en boucle dans le cadre de l’exposition. 
 
Une table sur laquelle figurent des dizaines de ses œuvres en provenance du monde entier témoigne du rayonnement international de l’écrivaine : ses livres ont été traduit en trente langues. Autre curiosité que nous signale Achmy Halley, le » testament écologique » de Marguerite Yourcenar, sous forme d’une conférence prononcée à Québec le 30 septembre 1987 (et repris dans le livre qu’il consacre à l’écrivaine). Elle ne dissimule pas son indignation : « Le fait que le moindre scandale d’un homme politique, le petit luxe barbare et excessif de quelques femmes d’hommes célèbres, comme les toilettes d’Eva Peron ou les souliers de madame Marcos, la petite titillation sexuelle produite par la connaissance du dixième remariage d’une star, tout ça semble intéresser davantage les foules que ce drame de la terre, de l’air et de l’eau dont nous nous occupons. ». Des propos qui auraient pu être repris, près de trente ans plus tard, à l’occasion de la COP 21…

Hadrien, du passé au présent
 
Férue des textes antiques, de grec ancien comme du latin, Marguerite Yourcenar a connu son premier succès public et critique en 1951, suite à la publication d’un roman historique, « Mémoires d’Hadrien ». Dans un style épuré et classique, l’auteure nous introduit à la connaissance du IIe siècle de l’époque romaine et de l’Antiquité en se glissant dans les pensées de l’empereur Hadrien (an 76 – 138). « Je m’installais, dit-elle, dans l’intimité d’un autre temps ». Mais pourquoi consacrer plusieurs années de labeur à cet incroyable travail de reconstitution ? « J’avais fini, expliquait-elle en 1954, par choisir le mode de narration à la première personne, j’avais fait parler Hadrien lui-même non pas par une fantaisie de romancier mais parce que j’espérais en le faisant ainsi, arriver à ce point où l’homme s’exprimait en termes de sa propre vie, de sa propre destinée au lieu de le faire passer par nos propres opinions, par nos propres commentaires.  » Une autre exposition présentée à Bavay à compter du 4 février 2016, dévoilera l’histoire personnelle de l’empereur Hadrien et la démarche documentaire suivie par l’écrivaine. On peut imaginer Marguerite Yourcenar en bénédictine allègre : « Quand on aime la vie, souriait-elle, on aime le passé, parce que c’est le présent tel qu’il a survécu dans la mémoire humaine. »



 

 


Pratique
Y aller : Paris-Lille en TGV (1 heure).
À voir :
° Exposition Marguerite Yourcenar aux Archives du Nord à Lille : 22, rue Saint-Bernard. Tél : 03 59 73 06 00. Jusqu’au 17 janvier 2016.
www.archivesdepartementales.lenord.fr
° Exposition « Marguerite Yourcenar et l’empereur Hadrien, une réécriture de l’Antiquité » au Forum antique de Bavay, musée archéologique du département du Nord. Du 4 février au 30 août 2016. http://forumantique.lenord.fr
° La Maison départementale Marguerite Yourcenar, à Saint-Jans-Cappel, entre Lille et Dunkerque. Tél : 03 59 73 48 90. www.m-e-l.fr
° À lire :
« Marguerite Yourcenar. Archives d’une vie d’écrivain », par Achmy Halley (Coédition Snoeck et Archives départementales du Nord, oct. 2015, 20 €)… et les romans de Marguerite Yourcenar : « Mémoires d’Hadrien », « Archives du Nord », « L’œuvre au noir », « Un homme obscur », etc.


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Le 4 janvier 2016

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