David Lacombled : « C’est à l’homme de dominer Internet et non l’inverse »

Le directeur délégué à la stratégie des contenus d’Orange revient sur les raisons qui l’ont poussé à écrire Digital Citizen, manifeste pour une citoyenneté numérique. Rencontre.

Le Magazine : Quel constat vous a conduit à écrire Digital Citizen, manifeste pour une citoyenneté numérique ?

David Lacombled : J’ai une double passion : l’une pour l’information, l’autre pour la politique. Journaliste de formation, j’ai travaillé auprès de personnalités politiques, que j’ai conseillées en communication. J’ai ensuite été l’un des artisans de wanadoo.fr, puis du portail et de la stratégie de contenu du groupe Orange, dont je dirige aujourd’hui la stratégie. Depuis plusieurs années, je donne aussi beaucoup de cours et des conférences. A travers toutes ces activités, j’ai constaté qu’il existe un fort besoin de compréhension des enjeux du numérique, tandis que ces principaux acteurs peuvent avoir tendance à se complaire entre eux. Nous avons la chance d’inventer des nouveaux rapports entre les hommes, un nouvel accès au savoir et à la connaissance, mais cela ne vaudra que si la maîtrise et la compréhension des enjeux s’étend au plus grand nombre. C’est à l’homme de dominer Internet, et non l’inverse. Voilà ce qui motive la rédaction de ce livre.

Le Magazine : Vous ouvrez votre ouvrage par un chapitre consacré au livre et à la culture. Pourquoi ce choix ?

David Lacombled : J’ai voulu mettre la culture en avant car il n’y a pas de plus forts antagonismes qu’entre le monde de la culture et celui du numérique. Le premier renvoie à l’idée de patrimoine, de continuité, de transmission ; le second à un univers globalisé, fait de ruptures permanentes, de disruptions. J’ai donc voulu montrer que le numérique n’allait pas tuer la culture à la condition qu’elle sache s’adapter, innover et réfléchir à de nouveaux formats. Les outils numériques sont désormais incontournables. Impossible pourtant de les utiliser si on ne sait pas lire, problème qui concerne encore une bonne partie de la population mondiale. De ce point de vue, le numérique est bel et bien une porte d’accès à la lecture, à la culture et à l’émancipation.

Le Magazine : Avec d’autres personnalités des médias, de la culture et de l’économie, vous avez pourtant signé l’Appel d’Avignon pour mettre en garde contre les risques liés à l’échange des données personnelles.

David Lacombled : Précisément. Avec Digital Citizen, j’appelle à un mouvement non pas de rejet, mais de résistance, car pour dominer un sujet, il faut d’abord le comprendre. Quels sont les risques et les opportunités du web ? Quelles sont les économies sous-jacentes ? C’est cela le sujet du livre. L’apparente gratuité du web est un leurre. L’usage se paie, d’une manière ou d’une autre. En particulier par la connaissance que l’on donne de soi aux géants mondiaux de l’Internet, qui utilisent les données personnelles à des fins commerciales. Aujourd’hui, la capitalisation boursière d’Apple correspond au PIB de l’Autriche ; celle de Google équivaut au PIB de l’Irlande. Ces entreprises traitent d’égales à égales avec les Etats, tout en adoptant des stratégies de disruption. Leur but est d’inonder très vite le marché avec des produits éminemment nouveaux pour occuper le terrain et raréfier l’espace disponible pour les concurrents. Il est bon d’en prendre conscience et de faire fructifier la réflexion sur cette base. D’autant que la technologie aura toujours un temps d’avance sur le politique. 

Le Magazine : Justement, les politiques publiques vous paraissent-elles adaptées aux enjeux ?

David Lacombled : Fleur Pellerin et Arnaud Montebourg nous ont reçus dans les deux jours après notre appel d’Avignon pour entendre notre démarche. Il y a donc une véritable écoute, même si les pouvoirs publics ne me paraissent pas avoir encore assez conscience de l’impact du numérique. En particulier, si on ne prépare pas suffisamment les plus jeunes à surfer sur cette vague, on risque de passer à côté d’un mouvement mondial. Nous avons pourtant des atouts. Ce qui a de la valeur aujourd’hui, c’est l’idée. Or des idées, nous en avons. Nous savons conduire de gros projets industriels, comme Airbus ou Ariane au siècle dernier. Nous devons nous appuyer dessus et faire le pari de notre intelligence propre pour passer d’une société de l’objet à une société du copyright. 

Le Magazine : Villa Numéris, le Think tank que vous présidez, se saisit-il de ces questions ?

David Lacombled : L’idée est effectivement de réfléchir aux enjeux de la diversité culturelle dans un monde numérique qui pousse à l’uniformité. En plus de poser des difficultés aux créateurs, le web modifie en profondeur les pratiques des majors. Désormais, James Bond sort sur tous écrans du monde le même jour et la moitié de son budget est consacré au marketing plutôt qu’à la production proprement dite. Cela est vrai aussi pour certains livres, comme Harry Potter, qui font l’objet de sortie mondiale simultanée. Pourquoi ? Parce que ces sorties mondiales permettent de limiter les effets du piratage. Le numérique a même modifié la manière d’écrire les scénarios. On sort de plus en plus du schéma classique d’un début, d’un milieu et d’une fin, pour éviter justement que la fin d’un film se retrouve sur Internet avant que les spectateurs ne l’aient vue en salle. Comment faire émerger la création face à de tels modèles, de plus en plus fermés ?

Le Magazine : A cet égard, quel bilan faites-vous de la loi Hadopi ?

David Lacombled : Hadopi illustre bien le fait que la technologie devance toujours la réglementation, puisque depuis Hadopi, nous avons assisté à l’émergence du streaming. Difficile pourtant de parler d’échec concernant Hadopi, car la loi a tout de même permis de réfreiner le téléchargement illégal. Quoi qu’il en soit, la défense du droit d’auteur suppose une autorégulation des citoyens eux-mêmes. Cela passe par l’éducation, mais aussi par la discussion entre les professionnels. Plus l’offre légale sera importante et plus l’offre illégale de téléchargement se réduira. 

Le Magazine : Vous consacrez d’ailleurs un long chapitre de votre livre à la question de l’éducation.

David Lacombled : Là aussi, nous devons tenir compte de nos forces, mais aussi de nos faiblesses. L’éducation nationale emploie un million de fonctionnaires ! Pourtant, les élèves disposent aujourd’hui du même accès au savoir que leurs professeurs. Le rôle de ces derniers est donc de les aider à se repérer, à faire le tri, pour développer leur sens critique face à cet énorme gisement d’information qu’est la toile. Même si la France dispose de marques fortes en matière d’éducation, notamment à travers ses grandes écoles, les professeurs doivent accepter la concurrence de leurs collègues étrangers. Les grandes universités américaines diffusent déjà leurs cours en ligne. Cela participe à un tam-tam international qui leur permet de tenir la dragée haute. Il faudra bien se demander un jour si l’instauration d’un bac numérique en France n’est pas nécessaire. 

Le Magazine : En tant qu’ancien journaliste, quel regard portez-vous sur l’information à l’heure du web ?

David Lacombled : Il faut veiller à ce que le buzz ne remplace pas le scoop et éviter que les journalistes se transforment en de simples commentateurs de la vie qui passe. Il peut être bon de revenir aux valeurs centrales de la presse : « informer, éduquer, divertir ». Lorsque la moitié des journalistes répond que Google constitue leur principale source d’information, nous sommes tout de même face à un problème ! S’ils se placent d’emblée au même niveau que leurs lecteurs, quelle peut être leur valeur ajoutée ? En plus d’être témoin de son temps, un journaliste doit savoir recouper, hiérarchiser et écrire l’information. De plus, à l’instar de la production cinématographique, les modalités du traitement de l’information ont elles aussi évolué. Les outils de mesure d’audience propres au web permettent aux journalistes de savoir quels sont les articles qui marchent le mieux. Cela peut donc les inciter à privilégier certains sujets au détriment d’autres pour lesquels leur rôle de témoins et d’explicateurs serait tout aussi nécessaire. Enfin, les médias ne peuvent plus se contenter de leur petit pré carré publicitaire pour assurer leur financement. Qu’on le veuille ou non, Google est bel et bien la première régie publicitaire en France. Face à ce mastodonte, les journaux doivent inventer une autre manière de vendre de la publicité. Ils doivent aussi apprendre à vendre des services. Rien de mieux que de disposer des moyens d’une grande marque d’information pour le faire. D’où le succès du New-York Times, mais aussi du Monde ou du Figaro, qui ont su s’imposer sur Internet parce qu’ils disposaient des moyens financiers pour innover. Cela n’a pas empêché de nouveaux arrivants de trouver eux aussi leur place, ce qui, de ce point de vue, me rend résolument optimiste.

 
 

Digital Citizen, manifeste pour une citoyenneté numérique, de David Lacombled, publié chez Plon.


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Le 4 avril 2014

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