Dernier entretien de Cesaria Evora

La chanteuse cap-verdienne à la voix sublime s’est éteinte le 17 décembre 2011 dans son île natale de São Vicente. Le 30 novembre dernier, elle accordait un ultime entretien aux journalistes du Magazine.info, Yves Hardy et Emmanuel Gabey, chez elle à Mindelo, la principale ville de l’île de São Vicente. Portrait.

"Elle était l’une des références majeures de la culture du Cap Vert", a déclaré le président de l’archipel, Jorge Carlos Fonseca, au lendemain du décès de Cesaria Evora. Quinze jours plus tôt, nous avions frappé à la porte de sa maison, rue Fernando Ferreira Fortes, et elle nous était apparue plutôt en bonne forme. La « diva aux pieds nus », 70 ans, nous accueillait en pantoufles. Attentionnée, avec cette simplicité qui la caractérise, elle nous demandait si nous avions déjà pris un petit-déjeuner. C’était la première fois que la rencontrions. Elle tenait d’abord à rassurer ses fans. « Je sais qu’ils s’inquiètent et me le font savoir. Mais je tiens à leur dire que je me repose en restant tranquille à la maison. Je continue à prendre soin de moi. Vous voyez, je me suis coupée les cheveux, car il faisait trop chaud. »

Cesaria Evora nous montrait ses jambes enflées. « Ce sont elles, pestait-elle, qui m’empêchent de remonter sur scène, comme je l’avais annoncé au journal Le Monde dès septembre dernier. » Elle filait bientôt à la cuisine et revenait avec un surprenant flacon en verre en forme de croix, rempli de liqueur : « Moi, j’ai arrêté de boire, mais vous prendrez bien un petit verre  », proposait-elle. Elle allumait ensuite une cigarette, la première d’une longue série, et s’amusait avec des mimiques de petite fille prise en défaut : « Si mon médecin me voyait, il me gronderait. Il serait même en colère, car je ne respecte pas son régime. Je continue à manger ces délicieuses chips, les batatinhas, qui me sont interdites à cause de mon fort taux de cholestérol. Je ne suis définitivement pas raisonnable, mais je ne peux pas faire autrement, c’est ma vie. »

Une femme libre

Cesaria évoquait sa jeunesse dans les bas-fonds, les bars à marins de Mindelo où elle traînait, adolescente. L’époque où elle multipliait les amours sans lendemain. Quand on l’interrogeait sur la découverte sa voix, elle répondait avec son franc-parler provocateur : « C’est grâce à un type qui me baisait ! » (1). Cette voix commençait à être appréciée de la bonne société cap-verdienne. Mais en raison de son look de jeune fille pauvre, on ne lui laissait pousser la chansonnette que cachée derrière un rideau ! 

Elle boudera pendant deux décennies, avant qu’un Français d’origine cap-verdienne, José Da Silva, l’entende chanter à Lisbonne et tombe sous le charme. Il assure sa promotion à Paris et devient son producteur. « Oui, commente Cesaria, ma carrière, si j’ose dire, a commencé alors que j’avais 50 ans. Je me souviens avec émotion des récitals donnés en France, au New Morning, puis à l’Olympia en juin 1993, devant des salles bondées et enthousiastes. Plus tard, le président Jacques Chirac m’a décerné la Légion d’honneur. J’ai vécu ces événements comme une consécration. Surtout, je n’ai jamais oublié d’où je venais, l’orphelinat à l’âge de 7 ans et les incessantes batailles pour m’arracher à la misère  ». Comme l’ont dit plus tard, des commentateurs inspirés : « Cesaria Evora était une femme pauvre qui a enrichi la planète de sa voix ».

Ses succès – de « Mar azul » à « Petit pays » en passant par « Sodade » - ont bénéficié sur le tard d’une reconnaissance internationale. Elle nous montre, ravie, les Victoires de la musique et autre Grammy awards (reçu en 2004) qui trônent sur les étagères du salon, à côté de nombreux disques d’or. Elle se saisit d’un trophée et nous incite à prendre la photo : « C’est un bon souvenir, allez y ».

Elle raconte sa fierté de ne s’être jamais coupée de ses racines – à la différence de la nouvelle génération de musiciens exilés – et d’avoir porté dans le monde entier le créole cap-verdien. Elle se souvient encore avec nostalgie des duos chantés avec Bonga, Caetano Veloso, Salif Keita ou Ismaël Lo. Avant de nous raccompagner jusqu’au pas de la porte, elle nous confie : « J’aimerais aller jusqu’au bout de mes forces et enregistrer encore un 13e disque en studio, si Dieu me le permet… » La permission n’a pas été donnée à cette grande dame de la chanson. Sa disparition laisse un profond vague à l’âme, une douloureuse sodade. 

 


(1) Propos rapportés par Véronique Mortaigne, dans sa biographie de référence : « Cesaria Evora, la voix du Cap-Vert » (Actes Sud, 1997).

Photos : Yves Hardy


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Le 22 décembre 2011

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