Interview : Pierre Haski

En octobre 2008 étaient lancés en grande pompe les États généraux de la presse écrite à l’initiative du Président de la République Nicolas Sarkozy. L’occasion d’aborder l’enjeu de la presse numérique. Invité à participer aux débats du pôle Le choc d’Internet : quels modèles pour la presse écrite ? Pierre Haski, co-fondateur et président du directoire du site d’information participatif Rue89, dresse pour nous le bilan de ces États généraux.


Photo : Rue89

Lemagazine.info : Qu’attendiez-vous des États généraux de la presse écrite ?
 
Pierre Haski : Avant tout une reconnaissance des médias en ligne non adossés à des médias existants tel que Rue89. Nous nous sommes rendu compte en 2008 que nous n’existions pas administrativement et que le fond d’aide à la modernisation de la presse écrite était utilisé pour aider les journaux existants à moderniser leur édition Internet. A coté, des sites tels que Rue89, Médiapart ou Bakchich, qui font de l’information mais ne font pas parti des « vieux » médias, se retrouvaient totalement isolés. Il y avait là une distorsion de concurrence absolument inacceptable. Pour sauver la presse, ce qui est une entreprise louable et souhaitable, l’on risquait de détruire sans y prendre garde le secteur naissant des sites pure players*. Lorsque nous avons été conviés à participer aux États généraux au sein du groupe sur le numérique, et malgré quelques hésitations, il nous a semblé que c’était une vraie chance de faire valoir cette reconnaissance. Il s’agissait pour nous d’obtenir que ce nouveau secteur, qui est créateur d’emplois, de richesses et d’innovations dans l’univers de la presse qui en manque beaucoup, ne soit pas marginalisé et laissé à l’abandon.
 
Lemagazine.info : Au vu des résultats et des mesures annoncées dernièrement par l’État cet objectif vous semble t-il atteint ?
 
Pierre Haski : En ce qui concerne la reconnaissance des pure players, l’objectif est pleinement atteint grâce à la création d’un statut d’éditeur de presse en ligne. C’était notre première revendication et l’une des rares mesures totalement innovantes de ces États généraux. L’autre point qui est annoncé consiste en la création d’un fond de 20 millions d’euros d’aide au développement des éditeurs de presse en ligne. Mais l’on ignore encore complètement les modalités de ce fond ni à quoi il va servir.
 
Lemagazine.info : Quelles conséquences pour les sites d’information sur Internet qui obtiendront le statut d’éditeur de presse en ligne ?
 
Pierre Haski : Trois avantages. Tout d’abord l’exemption de la taxe professionnelle. Cette mesure est surtout symbolique car elle concerne peu les petites rédactions des pure players. Mais il n’y a pas de raisons que Libération en soit exonéré et pas nous. Le deuxième avantage concerne la TVA qui va descendre à 2,1% contre 19,6%. Cela pourra considérablement aider des sites payants comme Médiapart ou Arrêt sur images à proposer l’offre la moins coûteuse possible à leurs abonnés. Le fond d’aide au développement des sites en ligne de 20 million d’euros devrait permettre quant à lui de financer des projets de modernisation et de développement. Il ne s’agit pas de subventions distribuées à l’aveugle mais d’une aide qui peut intervenir pour le développement d’une nouvelle plateforme ou d’un nouveau système technologique. Il est clair cependant que nous ne sommes pas dans une logique de mendicité vis-à-vis du gouvernement : cela pourrait être très nuisible à notre crédibilité. Mais aujourd’hui, pour la plupart des sites d’information en ligne indépendants, l’accès au crédit est très limité. Personne ne nous fait confiance car nous sommes trop jeunes dans un secteur qui n’a pas encore fait ses preuves. Au stade de construction où nous en sommes, ce coup de pouce pourrait alors aider ce nouveau secteur de se développer.
 
Lemagazine.info : Les États généraux ont-ils permis de dégager des solutions économiques viables pour les médias en ligne ?
 
Pierre Haski : Non, car ce n’était pas l’objet des États généraux qui avaient pour principal objectif de sauver la presse écrite. De ce point de vue là, je pense que le bilan est relativement décevant. Tout ce que la presse a obtenu - et les grands groupes de presse étaient venus pour cela - c’est l’augmentation de l’enveloppe de subventions. Nous sommes dans un pays et à un moment où cela se fait beaucoup. Mais ce n’est pas une solution à long terme. Je pense que le principal problème de la presse, qu’elle soit en ligne ou papier, est d’abord et avant tout celui de l’offre d’information : les journaux ne seront sauvés que parce qu’ils auront retrouvé la confiance de leurs lecteurs et l’énergie pour produire des contenus de qualité. Il s’agit de trouver un modèle économique satisfaisant qui permette à la fois de rétribuer un travail de qualité tout en étant cohérent avec les nouveaux modes de circulation de l’information sur Internet. Cela passe selon nous beaucoup par la gratuité. Or j’ai l’impression que tout le monde tâtonne pour le moment et que nos camarades de la presse écrite sont un peu perdus.
 
Lemagazine.info : Les débats des États généraux ont fait ressortir la nécessité de revenir à l’enquête et au reportage afin de regagner en crédibilité et en lectorat, sans pour autant proposer de mesures concrètes. Pensez-vous que le support Internet soit à même de revaloriser ce travail d’enquête ?
 
Pierre Haski : Je pense qu’il n’y a rien que le support internet ne puisse faire. La forme est sans doute différente car chaque support a sa culture et son écriture propre. Mais il n’y a aucune raison qu’on ne puisse pas faire de l’analyse, de l’investigation ou du reportage sur Internet. Je suis convaincu qu’il s’agit avant tout de choix humains. Si l’on veut avoir une raison d’être aujourd’hui sur Internet, ce n’est pas pour faire la même chose que Yahoo ! Actualités, Nouvelobs.com et la multitude d’autres sites qui ne publient que de la dépêche. Ce serait suicidaire d’être moutonnier. A Rue89 nous avons fait le choix d’être très sélectifs et ne mettre en ligne que des contenus à nous, ce qui nous permet de dégager nos journalistes pour faire de l’enquête et du reportage. La seule chose qui nous manque aujourd’hui, ce sont les moyens financiers pour le faire. Cela coûte évidemment plus cher de consacrer un journaliste à une enquête qui va durer plusieurs jours ou plusieurs semaines. D’où la nécessité d’équilibrer ses comptes et de se donner les moyens de se développer pour faire ce travail.
 
Lemagazine.info : Pour conclure, y a t-il d’autres mesures que vous auriez souhaité voir émerger des États généraux de la presse écrite ?
 
Pierre Haski : Il y a une réflexion collective à avoir sur l’évolution du secteur de la publicité en ligne. C’est notre soucis numéro un aujourd’hui. La crise accélère certaines évolutions, notamment la baisse des prix. C’est un enjeu majeur car on est en train de s’auto-flinguer avec ce système. Il y a de plus les dérives de certains sites aux abois qui acceptent des pratiques commerciales inadmissibles qu’ils n’auraient jamais tolérées sur leur édition papier : publireportages, publicité clandestine, etc. C’est très rémunérateur. Mais cela revient à se tirer une balle dans le pied d’entrée de jeu car ces pratiques discréditent l’information en ligne. La frontière n’est plus très nette entre l’information et la publicité, entre le commercial et le rédactionnel. Il y a une mise à plat à faire à ce niveau là. Pour moi c’est la priorité.
 
 
*Site non adossé à une publication papier

 



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Le 21 juillet 2009

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