"La littérature est un point focal de la réalité"

Après un premier roman exaltant, D’Acier, lauréat de plusieurs prix, la jeune écrivain italienne Silvia Avallone est de retour en France, aux éditions Liana Levi, avec Marina Bellezza. Elle y prolonge son exploration de l’Italie contemporaine et des rêves d’une génération sacrifiée.


©Philippe Matsas/Opale/Editions Liana Levi

Le Magazine : Dans chacun de vos romans, vous accordez une grande importance aux territoires où s’ancrent vos histoires. Avec D’Acier, la ville industrielle de Piombino, en Toscane, concentrait les problématiques d’une société italienne en crise. Avec Marina Bellezza, votre nouveau roman, vous avez choisi le territoire de Biella, sur les contreforts des Alpes piémontaises. 

Silvia Avallone : Les lieux sont effectivement la première source d’inspiration de mes romans. Je retrouve en eux une métaphore de la réalité italienne. Dans D’Acier, l’usine restait le point de référence de plusieurs générations, malgré la crise. Dans Marina Bellezza, j’ai choisi un territoire où l’histoire industrielle est révolue et n’a laissé que décombres et hangars abandonnés, sans aucune alternative à ce vide. La beauté authentique des villages alpins a été délaissée par les générations précédentes. C’est donc à la mienne qu’incombe la tâche de reconstruire une histoire, sans l’aide de personne, à partir de cet héritage d’un monde plein de failles.

Le Magazine : Vivons-nous une époque de nouveaux pionniers ?

Silvia Avallone : D’une certaine façon, oui. Amoureuse de la littérature américaine, des films de Sergio Leone, du mythe de la frontière et des pionniers, j’ai voulu transporter ce mythe dans une province italienne. Repartir de zéro, défier un monde hostile et tenter de le domestiquer pour créer un nouvel avenir : tel est l’esprit que j’observe chez de nombreux jeunes italiens. Aujourd’hui, 42,9 % de la jeunesse est au chômage. Trahis par le moment historique que nous vivons, ces jeunes ont pourtant décidé de rester en Italie. Malgré une situation absolument dramatique, ils gardent en eux cet esprit pionnier, que je crois juste.
 
Le Magazine : S’agit-il pour eux d’un retour aux origines ?

Silvia Avallone : Pas seulement. J’ai choisi de raconter deux voies extrêmes, à travers mes héros Marina et Andrea, car les routes normales ne sont plus parcourables. Aucun d’entre nous ne peut trouver un emploi classique. Nous avons donc dû quitter les sentiers battus, emprunter des routes insolites, sans garde-fou. Mon héroïne Marina rêve de succès, de télévision. Andrea, lui, se rebelle contre ce rêve frelaté de l’apparence, imposé ces vingt dernières années, et décide de repartir du degré zéro de la réalité, en remontant dans les montagnes. N’oublions pas qu’un véritable saccage de notre pays a été opéré : Pompéi tombe en ruines, des tonnes de déchets toxiques ont été déversées dans les campagnes. On nous a laissé un monde complètement pillé. Selon moi, il s’agit moins d’un retour à la terre que du choix de reconquérir un pan de territoire et d’histoire italiens complètement oubliés. 
 
Le Magazine : Dans Marina Bellezza, les héros semblent avant tout des survivants pour lesquels l’individu compte plus que le groupe.

Silvia Avallone : Les héroïnes de mon premier roman avaient quatorze ans, leur « moi » était encore en devenir. Il était plein des autres, qu’ils soient parents ou amis. Dans Marina Bellezza, le processus d’individuation est très fort, car il correspond aux projets de jeunes adultes. Chacun, avec sa singularité, décide d’affronter le monde et de se libérer désespérément d’un « nous » lourdement conditionné : le « nous » de la famille et le « nous » qui reste lié à l’esprit dépressif d’un temps de crise. Je ne lie donc pas ce processus à l’individualisme, mais plus naturellement à la croissance individuelle qui mène vers l’âge adulte.
 
Le Magazine : L’héroïne Marina est à la fois une Lolita dégénérée et une jeune femme au talent de chanteuse qui a un véritable potentiel d’icône pop. Avec ses hésitations, elle semble représenter l’adolescence pure.

Silvia Avallone : Marina, c’est ma petite Madame Bovary. Elle recueille en elle les contradictions du moment historique actuel, tel que je le respire en Italie. Elle représente une Italie ringarde, le mirage des paillettes et cette idée illusoire que la visibilité télévisuelle serait la panacée de tous les maux. Marina est une individualiste forcenée : elle se fiche bien que le pays s’écroule autour d’elle. Elle peut agacer, car elle est le miroir de l’Italie que nous n’aimons pas mais que nous sommes aussi. Pourtant, sa nature cache une beauté authentique liée à son talent, à sa volonté de s’élever. Voilà pourquoi le succès ne la rend pas heureuse et qu’elle trouve le courage de se rebeller contre le mythe télévisuel. C’est un acte de liberté, car nous en avons tous notre claque, de cette vieille Italie ! Elsa, sa colocataire, qui fait un doctorat sur Antonio Gramsci, symbolise la valeur de la connaissance, et Andrea représente le courage de repartir à zéro. Eux deux, contrairement à Marina, ne veulent pas être le centre du monde. Ils recherchent l’invisibilité, et rêvent de se fondre dans le spectacle du monde. J’ai aimé jouer sur ce binôme visibilité-invisibilité. 
 
Le Magazine : La crise économique s’accompagne d’une crise de la filiation, comme si la génération des pères avait échoué. 

Silvia Avallone : Je ne crois guère aux conflits intergénérationnels, car chaque génération a ses fautes et ses qualités. Andrea et Marina sont des enfants animés d’une grande fureur, mais ils restent dévoués à leurs parents. Ils cherchent leur approbation, malgré leur rancœur à leur égard. Toutefois, sur un plan plus historique, Andrea choisit son grand-père comme exemple. Ce dernier appartient en effet à la génération qui, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, a dû reconstruire un pays en ruines, prendre en charge le lourd héritage du fascisme. Cette génération-là a inventé un nouvel Etat, une nouvelle république, et construit une Italie pour ceux qui viendraient après elle. En ce sens, elle est exemplaire. La génération suivante a vécu de cette rente et s’est peu souciée, en termes politiques et historiques, de ce qu’elle laisserait en héritage à ses enfants. 
 
Le Magazine : Dans ce monde en délitement, la grande histoire d’amour du roman est comme une respiration.

Silvia Avallone : Malgré leur éducation, leurs mentalités et leurs ambitions différentes, les deux héros portent la même blessure d’enfance et reconnaissent l’un dans l’autre cette douleur originelle. Ils ne rendent pas les armes et portent en eux une détermination, une faim de vivre et de dépasser leurs problèmes. Ce sont deux âmes très proches. Je raconte à travers eux ce que je vois autour de moi : la volonté de sauver au moins, dans cette précarité environnante, les sentiments. J’assiste en effet autour de moi à de nombreux mariages entre des jeunes gens en fin d’études, sans travail, qui considèrent le mariage comme un défi au monde, un acte héroïque. Les liens sentimentaux deviennent un point de référence, voire une véritable transgression. 
 
Le Magazine : Dans une société italienne marquée par la télévision outrancière, la littérature représente-t-elle pour vous une oasis ?

Silvia Avallone : J’aime avant tout la littérature en tant que lectrice. Je ne pourrais jamais m’en passer. Et j’éprouve également une grande liberté, lorsque j’écris, de pouvoir vivre les vies des autres et de m’insérer ainsi encore plus profondément dans la réalité. Pour moi, la littérature n’est donc pas évasion, mais concentration sur ce qui nous entoure : devenir solidaire avec le monde, affronter ses problèmes en les vivant. La littérature n’est pas une oasis mais un point focal de la réalité.
 
Le Magazine : Avez-vous une routine d’écriture et des références de lecture particulières lorsque vous travaillez à vos romans ? 

Silvia Avallone : Depuis mon premier roman, ma vie se partage entre les voyages de présentation du livre et une vie d’ermite à mon retour, durant laquelle je me consacre tout entière à l’écriture. Je me lève vers six heures du matin et j’écris huit ou neuf heures selon les jours. Dans les bons jours, ma vie devient l’histoire de ces personnages, ma voix est à leur service. Mes références sont différentes selon le thème traité. Pour D’Acier, j’avais relu Lolita de Nabokov, des histoires italiennes sur l’adolescence d’Alberto Moravia, d’Elsa Morante ou d’Umberto Saba. Pour Marina Bellezza, j’ai relu Cormac McCarthy, Russel Banks, Philip Meyer et Richard Ford, car je voulais raconter et retrouver dans un coin d’Europe la jeunesse et l’ampleur des provinces américaines. 
 

Marina Bellezza, de Silvia Avallone, Editions Liana Levi, traduit de l’italien par Françoise Brun


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Le 27 septembre 2014

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