Le référendum constitutionnel italien : pourquoi tant de haine ?

Les électeurs italiens sont appelés à voter dimanche 4 décembre sur un projet de modification profonde de leurs institutions. Mais ce référendum technique a pris des allures de plébiscite pour ou contre Matteo Renzi, le jeune président du conseil en place depuis février 2014. Retour sur les enjeux, institutionnels et politiques de ce scrutin ?

 

Dimanche 4 décembre, les Italiens sont appelés à se prononcer pour ou contre la loi Boschi qui prévoit notamment la fin du bicaméralisme intégral, la suppression des provinces (l’équivalent de nos départements) et le transfert des Régions à l’État de certaines prérogatives. L’objectif de cette loi est de réduire les dépenses publiques et de moderniser le système institutionnel de 1948 qui, d’après les partisans du « Sì » n’est plus adapté à l’Italie du XXIe siècle.

Les enjeux institutionnels du référendum

Dans le détail, la loi réduit considérablement le poids du Sénat en abaissant le nombre de sénateurs de 315 à 100, et en mettant fin à leur élection au suffrage universel. Devenant une chambre de représentation des territoires élue au suffrage indirect, le Sénat accueillerait ainsi 95 élus locaux désignés par les conseillers régionaux, ainsi que 5 sénateurs, désignés par le Président de la République pour la seule durée de son mandat. Dans le système actuel, étonnante survivance du « Sénat Royal » du XIXe siècle, les sénateurs nommés par le président de la République l’étaient à vie.

Les pouvoirs de la Chambre Haute seraient aussi limités puisque le Sénat n’aurait plus à se prononcer sur la totalité des lois, comme cela est aujourd’hui le cas - avec tout ce que cela implique de lenteur et de rigidité. Aux termes de l’article 70 du nouveau texte, le Sénat n’examinerait plus que les textes qui concernent les collectivités territoriales, les lois constitutionnelles ou les lois relevant des politiques de l’Union Européenne. Cela permettrait donc d’accélérer le processus législatif dans un certain nombre de matières, en supprimant la navette systématique entre les deux chambres.

Enfin, le Sénat ne voterait plus la confiance au gouvernement. L’objectif des rédacteurs est ici de rendre l’exécutif un peu plus autonome par rapport au pouvoir législatif et d’accroître la stabilité des gouvernements. On sait en effet que l’Italie en a vu passer 63 en 68 ans, ce qui est évidemment problématique, au niveau européen surtout, où l’on pèse davantage en tant que ministre ou chef d’État lorsqu’on n’est pas assis sur un siège éjectable.

Véritable serpent de mer remontant au début des années 1980, la réforme constitutionnelle apparaît comme une nécessité à une grande partie de l’opinion publique et de la classe politique italienne, conscientes des blocages et des anachronismes de leur système institutionnel. De nombreuses mesures inscrites dans la loi Boschi avaient d’ailleurs été proposées en leur temps par des partis qui militent aujourd’hui contre elle. Pourquoi ce projet suscite-t-il donc des débats si passionnés et une opposition si vive  ?

Pour ou contre Matteo

La loi Boschi a été approuvée par la Chambre des Députés et par le Sénat fin 2015 mais elle n’a pas réuni les deux tiers des voix requis pour modifier la constitution. Il était obligatoire de la soumettre à l’approbation des citoyens. Matteo Renzi n’a donc pas eu le choix de ce référendum mais il a décidé d’en faire un bras de fer politique en lançant en conférence de presse en décembre 2015 qu’il quitterait la politique si le « non » l’emportait. Excès de confiance d’une époque à laquelle le fringant président du conseil italien était crédité de 39% d’opinions favorables ? Volonté de profiter de l’occasion pour acquérir une légitimité électorale qu’on lui conteste ? Rappelons en effet que M. Renzi est arrivé à la tête de l’exécutif à la suite d’une manoeuvre d’appareil, après que la direction nationale de son parti eut provoqué la démission du président du conseil de l’époque, Enrico Letta.

Soucieux de dépolitiser le débat qui a enflé sur un sujet pourtant éminemment technique et structurel, M. Renzi est revenu sur sa déclaration initiale, en affirmant finalement en juin dernier qu’il ne partirait pas, quelle que soit l’issue du scrutin. Mais quand la machine polémico-médiatique est lancée, difficile de l’arrêter.

Les derniers sondages penchent ainsi depuis plusieurs semaines en faveur du « non », mais lors de son dernier meeting le 2 décembre au soir, à Florence, l’optimiste Matteo Renzi croyait encore à la « remontée spectaculaire » du « oui ».

La coalition qui s’est rassemblée contre lui inclut toutes les forces de l’échiquier politique, de l’extrême-droite de la Ligue du nord à l’extrême-gauche, en passant par une partie de Forza Italia (le parti de S. Berlusconi), d’une minorité du Partito Democratico, dont Renzi est lui-même issu, mais surtout du Mouvement 5 Stelle du populiste Beppe Grillo. Difficile de ne pas voir dans ce mariage de la carpe et du lapin la volonté, de la part de ceux qui l’ont toujours eu, de conserver le pouvoir et de ce qui en rêvent, d’y accéder enfin. Tout cela en profitant du mécontentement d’une partie de l’opinion publique face à l’action du gouvernement. Fait révélateur : balayant dans une dernière salve rageuse tous les arguments avancés au cours du débat par le camp du « non », Beppe Grillo a invité ses concitoyens il y a une semaine à « voter avec [leurs] tripes plutôt qu’avec leur cerveau ». 

L’Italie en Europe, « après Renzi, le déluge » ?

Intervenant après le Brexit et le même jour qu’une élection présidentielle autrichienne très tendue, le référendum italien suscite évidemment une attention inquiète de la part des observateurs européens, de l’UE à la presse internationale... dont les prises de position contribuent à envenimer un débat public déjà très vif.

Inquiets face au risque d’instabilité politique, les marchés et les investisseurs soutiennent le « oui ». Avec ses 1015 jours, le gouvernement Renzi est en effet d’ores et déjà l’un des plus durables de l’histoire de la république italienne et les acteurs économiques craignent de le voir tomber.

Mais le ministre des Finances italien, Pier Carlo Padoan s’est voulu rassurant en rappelant dans une interview du 28 novembre au journal Milano Finanza que « les fondamentaux de l’Italie sont bons ». De leur côté, la Commission et la BCE tempèrent le risque que le référendum fait peser sur la troisième économie de la zone euro. Comme l’a indiqué le 3 décembre sur France Culture l’économiste Mathilde Lemoine, la BCE a déjà assuré qu’elle était prête à acheter davantage de dette nationale si le taux d’emprunt de l’État italien remontait trop fortement après un non, dimanche.

Ce qui paraît certain, c’est qu’une victoire du « Sì » conforterait à l’Italie au niveau européen, à un moment crucial où des dossiers sensibles pour le pays sont en débat : le sauvetage des banques nationales - qui détiennent à elles seules 30% des créances douteuses de la zone Euro ; l’examen du budget italien - qui ne respectera probablement pas les règles européennes ; la crise migratoire...

A l’inverse, une victoire du non aurait vraisemblablement des conséquences négatives sur la position de l’Italie en Europe. Un Renzi perdant, même s’il se maintenait à la présidence du conseil, serait affaibli face à ses partenaires européens et aux institutions communautaires. Un nouveau gouvernement « technique » comme celui qu’avait dirigé Mario Monti après la crise de 2008, aurait toute sa légitimité à conquérir. La troisième hypothèse enfin, celle de l’arrivée du 5 Stelle Luigi Di Maio (29 ans) à Palazzo Chigi, n’est guère plus rassurante, lui qui prône la sortie de l’euro.

Sans aller jusqu’au déluge donc, une victoire du non jetterait tout de même un sacré froid en Europe...

La crainte du populisme

Ce n’est pas seulement un coup de froid que craignent les observateurs européens, mais bien une nouvelle victoire politique de forces populistes, xénophobes et anti-Union Européenne. Leurs projets centripètes raviveraient en effet les tensions internes dans les pays - à l’image de ce qui se passe aujourd’hui en Grande-Bretagne -, diviseraient les États membres de l’UE, qui seraient ralentis jusqu’à l’immobilisme intégral, et affaibliraient in fine l’Europe face au reste du monde, États-Unis, Russie et Chine en tête. Citée par le site d’information en ligne EurActiv Espagne, la médiatrice européenne s’est inquiétée explicitement de la montée d’une « vague populiste » en Europe. « L’Italie sera-t-elle le troisième domino à bousculer l’ordre international ? », s’est-elle demandé lors d’une rencontre organisée le 30 novembre.

Il est intéressant de noter que le taux de participation des Italiens à l’étranger, qui ont voté dans leurs consulats respectifs jusqu’à vendredi 2 décembre à 16 heures, semble avoir atteint un niveau record. À Lyon par exemple, 1 électeur sur 3 s’était exprimé à 13 heures, un niveau très élevé selon la responsable du bureau électoral. Au total, l’affluence serait d’environ 40% d’après le ministère des Affaires étrangères. Or le « oui » l’emporte probablement dans cette population sans doute moins sensible aux enjeux politiciens nationaux et plus réceptive à l’argument d’une Italie forte et stable en Europe et dans le monde. Et ce « oui »-là pourrait bien faire toute la différence dans un scrutin très serré.

Le Mouvement 5 Stelle s’attend, semble-t-il, à un tel résultat, malgré une campagne étonnamment active hors des frontières nationales. Ses représentants ont en effet déjà annoncé que si le « oui » l’emportait grâce au vote des Italiens à l’étranger, le mouvement contesterait les résultats, au motif d’un « risque de vice de forme » inhérent au vote par correspondance.
Nous saurons ce qu’il en est dans la nuit de dimanche à lundi, les bureaux de vote fermant à 23 heures.

Étant donné le contexte, il ne reste plus qu’à espérer, comme l’affirmait Matteo Renzi dans son discours de clôture de vendredi, que c’est la politique avec un grand P qui sortira gagnante de ce scrutin et que, quel que soit l’avis de chacun et le résultat final, le cérébral l’emportera sur le viscéral.



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Le 4 décembre 2016

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