Référendum- Catalunya - 1.O : l´histoire en marche

Samedi 30 septembre : Je débarque à Barcelone. Il est 22h : comme chaque soir depuis une semaine, toute la ville retentit pendant 15 minutes d´un concert de casseroles, mode d´expression pacifique déjà utilisé lors de la première consultation référendaire du 9 novembre 2014 sur l´indépendance de la Catalogne.

Au centre-ville, rue Provença, l´école secondaire Maragall affiche un programme culturel et musical pour toute la soirée. Plus loin, rue Urgell, portes ouvertes aussi à la très réputée Escola Industrial de l´Université Polytechnique de Catalogne : offre culturelle détaillée heure par heure avec petit déjeuner à 5h du matin. Certains dormiront sur place. Objectif : empêcher la police d’occuper les locaux devant servir de bureaux de vote le lendemain. Une foule de tous âges et de tous milieux , calme et disciplinée participe aux divers ateliers proposés. De temps en temps, s´élève un VOTAREM (nous voterons), clameur vigoureusement reprise en choeur par l´assistance. Les écoles publiques ainsi occupées doivent servir de bureaux de vote pour le référendum interdit et déclaré illégal et anticonstitutionnel par le gouvernement central de Madrid.

Catalans ingénieux et déterminés

L´ingéniosité et la réactivité des Catalans est déjà à l’oeuvre pour organiser coûte que coûte cette consultation démocratique interdite. Dans le port de Barcelone, deux navires ont été affrétés pour loger les 4000 policiers sur les quelques 10.000 policiers et Guardia civil dépêchés par le gouvernement de Mariano Rajoy pour empêcher la tenue du scrutin. Dans le port de Tarragona se trouve également un autre navire « couchettes pour la police ».

Précédemment, les urnes officielles et des millions de bulletins de vote avaient été saisis. Par ailleurs, plus de 700 maires catalans qui s´étaient engagés par écrit envers la Generalitat (gouvernement catalan) à installer des bureaux de vote dans leurs locaux municipaux, ont été menacés de poursuites judiciaires. En outre, 14 officiels de la Generalitat ont également été arrêtés. Mais, une fois de plus, les Catalans déterminés, ne se laissent pas décourager : ils achètent un lot de 10 000 urnes à un fabricant en Chine et les font livrer en Catalogne du Nord de l´autre côté de la frontière française. Celles-ci sont ensuite acheminées clandestinement de la ville d´Elne (PO) jusqu`à tous les bureaux de vote. Le tissu associatif de volontariat et la légendaire solidarité catalane de part et d´autre des Pyrénées a permis cette opération astucieuse !

Un immense défi démocratique

Dimanche 1er octobre. Dès l’aube, de longues files de votants se forment devant toutes les locaux publics abritant les bureaux de vote.

Le calme, la discipline sont impressionnants, l´organisation aussi. A mes côtés, Maria, 85 ans, toute fringante et élégante, cheveux d´argent et yeux rieurs, se souvient très bien de la dictature franquiste. Elle est bien déterminée à exprimer son opinion même au prix de longues heures d´attente. Soudain, des volontaires viennent la promouvoir au premier rang ainsi que d´autres personnes âgées et des familles avec bébés dans les bras ou dans les poussettes. La pluie est malheureusement au rendez-vous, les parapluies ruissellent mais personne ne fait demi-tour : la détermination au droit de l´expression démocratique est très forte. Une résilience admirable se lit dans les yeux des jeunes, des seniors, des handicapés.

Les langues se délient aussi. Luis, la cinquantaine, évoque avec émotion son père qui trouva refuge en France durant la guerre civile de 1936 et n´osa rentrer au pays qu’en 1954. Et une larme discrète perle dans ses yeux en évoquant son oncle qui, lui fut abattu par les franquistes.

Un jeune retraité barcelonais multilingue et qui avait, par force, été déclaré José à l´état civil puisque l´usage du catalan était interdit sous Franco, a officiellement changé son prénom catalan : Josep !
« Vous pouvez mesurer notre humiliation en tant que Catalans sous la dictature et nos réflexes de peur toujours présents puisque nous ´avons pas même osé voter contre le projet de Constitution en 1978 » conclut, Luis avec amertume . 

Les hélicoptères de la Guardia civil vrombissent, certains font même du sur place au-dessus de l´emblématique Plaça Catalunya. Deux Mossos, la police catalane à la casquette bordée de rouge, inspectent de manière pacifique le bureau de vote de l’école Escola Reina Violant dans le quartier de Gracia où je me trouve . Quand ils sortent, toute la foule les applaudit chaleureusement pour exprimer sa gratitude de les protéger en fait de la police et de la Guardia civil venues de toute l’Espagne.

Le poids de la crise sociale

Sur la célèbre avenue Diagonale, à la porte de l´église des Capucins, assis par terre , son maigre balluchon recouvert d´un sac poubelle, Ramon fait la manche. Il est venu de la province d´Extremadura : manque d´eau pour les cultures, manque de travail .Comme de nombreux provinciaux , il est monté à Barcelone dans l´espoir de retrouver un moyen de nourrir sa famille. Malheureusement, au bout de quelques mois , il est à la rue et sans ressources. Le chômage en Espagne affecte actuellement près de 3,5 millions de personnes dont plus de 400 000 en Catalogne. 

« Je me lève à 4h30 du matin et je travaille de 6h à 22h » me dit Juan, le chauffeur de taxi qui me conduit au centre de presse . « Je vais aller voter mais je ne suis pas en faveur de l´indépendance de la Catalogne. Moi, je ne peux pas me payer un cheval comme certains habitants des régions du sud de l´Espagne qui perçoivent des aides européennes ou gouvernementales ».

Un jeune professeur chercheur international à l´Université de Barcelone, déplore lui aussi que les aides européennes soient trop souvent mal gérées par le gouvernement central. « Au lieu de réaliser l´axe prévu Stockholm-Algesiras, le gouvernement a privilégié la création de petits aéroports et de liaisons ferroviaires peu utilisés, pour soi-disant désenclaver les régions à faible population. En fait, ils répondent plutôt à des fins électoralistes propices aux partis au pouvoir. La Catalogne quant à elle, a souvent du mal à obtenir des financements, par exemple, pour renouveler les infrastructures de transport pour la grande métropole de Barcelone ».

Help us Europe

En salle de presse mise à disposition par le groupe privé de communication Mediapro, nous suivons en direct les violences perpétrées par la Guardia civile et la police venues d´autres régions de l’Espagne. Au fil des divers communiqués et déclarations, le nombre de 38 blessés au départ atteint le chiffre honteux de 844 en fin de soirée. Tous les journalistes retiennent leur souffle devant les écrans et sont complètement atterrés par tant de violences gratuites contre une foule pacifique. Nombreux sont ceux qui déplorent aussi le silence de Bruxelles.

A l´autre bout de la ville, l´emblématique club de foot FCB, le célèbre Barça décide de jouer comme prévu contre l´équipe des Canaries, mais à guichet fermé. Un symbole très fort !

Puis, apparaissent successivement la vice-présidente Soraya Sáenz et le Premier Ministre Mariano Rajoy qui parlent de réponses policières proportionnées et appropriées. Quel outrage !

Entre temps, Carles Puigdemont, le Président de la Generalitat de Catalogne, demande une médiation internationale pour relancer le dialogue avec le gouvernement central. Il réclame aussi une commission d´enquête contre les violences policières dont ont été victimes les Catalans qui exerçaient pacifiquement leur droit fondamental à une libre expression démocratique.

A 22h, le concert de casseroles retentit à nouveau , plus strident, plus déterminé que jamais. Triste bilan d´une folle journée où les valeurs démocratiques ont été douloureusement piétinées et ce, en plein coeur de l´Union européenne. Et si le référendum catalan 1.O préfigurait un changement de paradigme : une nouvelle émergence des nations au détriment des états ?
 



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Le 6 octobre

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